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  • : Le blog du Lieu Commun
  • : le Lieu Commun est une association loi 1901créée à Saint Céré dans le Lot. L'Association a pour objet les échanges multiculturels, la diffusion de savoirs alternatifs et l’organisation de manifestations. L'Association a aussi pour objet de fédérer et d’accueillir, autour de projets communs, d’autres associations aux objectifs proches. Le local de l’association est aussi un lieu d’accueil convivial avec un café associatif.
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6 mars 2016 7 06 /03 /mars /2016 23:26
Dans la poésie du grand 20ème, le Lieu Commun a choisi la poésie francophone...

Oiseaux

L’exil s’en va ainsi dans la mémoire des astres

Portant de malhabiles grains aux oiseaux nés du temps

Qui jamais ne s’endorment jamais

Aux espaces fertiles des enfances remuées

Aimé Césaire

Ferrements

Pris et protégé

Pris et protégé et condamné par la mer
Je flotte au creux des houles
Les colonnes du ciel pressent mes épaules
Mes yeux fermés refusent l’archange bleu
Les poids des profondeurs frissonnent sous moi
Je suis seul et nu
Je suis seul et sel
Je flotte à la dérive sur la mer
J’entends l’aspiration géante des dieux noyés
J’écoute les derniers silences
Au-delà des horizons morts

Alain GRANDBOIS, Les Îles de la nuit, Parizeau, 1944

Écoute plus souvent
Les choses que les Êtres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C'est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l'Ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l'Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l'Eau qui coule,
Ils sont dans l'Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

Écoute plus souvent
Les Choses que les Êtres
La Voix du Feu s'entend,
Entends la Voix de l'Eau.
Écoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C'est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l'Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s'enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s'éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.

Birago Diop (1906-1989)

Souffles (extrait) Les contes d’Amadou Koumba, 1947

Bien venue

Île nue

Poussière d’Atlantide rescapée

Tu as dû tout accepter

Pied nu

Un cœur volcan sans peau de montagne

Le temps trop court de la source jusqu’au sable

L’’exil et le naufrage au épart des sentiers

Ile advenue

Tu as su tout improviser

Pied nu

L’avenir sans origine

Les fleurs belles sans parfum

Les fruits de passions déracinées

Et l’embellie des sucres sur le venin des cannes

île bien venue

Tu as su tout réconcilier

Pieds et poings nus

L’ouragan la berceuse

La confiance avec la nuit

Le sable et la fertilité

Et la genèse après l‘exode

Daniel Maximin

Et toi, que manges-tu, grouillant ?
— Je mange le velu qui digère le
pulpeux qui ronge le rampant.

Et toi, rampant, que manges-tu ?
— Je dévore le trottinant, qui bâfre
l’ailé qui croque le flottant.

Et toi, flottant, que manges-tu ?
— J’engloutis le vulveux qui suce
le ventru qui mâche le sautillant.

Et toi, sautillant, que manges-tu ?
— Je happe le gazouillant qui gobe
le bigarré qui égorge le galopant.

Est-il bon, chers mangeurs, est-il
bon, le goût du sang ?
— Doux, doux ! tu ne sauras jamais
comme il est doux, herbivore !

Géo Norge, extrait de Famines (1950)

Ce qui se passe sous la terre,
Au nadir lointain ?
Penche-toi près d’une fontaine,
Près d’un fleuve
Ou d’une source :
Tu y verras la lune
Tombée dans un trou,
Et tu t’y verras toi-même,
Lumineux et silencieux,
Parmi les arbres sans racines,
Et où viennent des oiseaux muets.

Jean-Joseph Rabearivelo

Ode au Salnt-Laurent

Et je situerai l’homme où naît mon harmonie

Ma langue est d’Amérique
Je suis né de ce paysage
J’ai pris souffle dans le limon du fleuve
Je suis la terre et je suis la parole
Le soleil se lève à la plante de mes pieds
Le soleil s’endort sous ma tête
Mes bras sont deux océans le long de mon corps
Le monde entier vient frapper à mes flancs

[…]
Ô que sourde le premier visage de l’homme
Et que j’entende son premier récit

Je mêle ma langue aux racines enneigées
Je mêle mon souffle à la chaleur du printemps
Je m’imprègne de chaque odeur
J’invente des nombres j’invente des images
Je me construis des lettres avec du limon
Je plante des mots dans la haute plaine

Et cela surgit soudain à ras d’horizon
Comme un homme plein de barbe et plein de rosée

L’homme naît d’un frisson du ciel et de la terre
Je m’accomplirai dans les pas du temps

Je vois dans une phrase l’espace de l’homme

L’homme de mon pays sort à peine de terre
Et sa première lettre est un feuillage obscur
Et son visage un songe ardent et maladroit
Cet homme fait ses premiers pas sur terre
Il s’initie au geste originel
Et ses poignets saignent sur la pierre sauvage
Et les mots écorchent sa bouche
Et l’outil se brise dans ses mains malhabiles

Et c’est toute sa jeunesse qui éclate en sanglots[…]

Gatien LAPOINTE, Ode au Saint-Laurent,

Éd. du Jour, « Les Poètes du Jour », 1963

Laissez le Bon Temps Rouler

Lâche ton torchon, range ton balai,
Laissez le bon temps rouler.
Tu sais ce que je pense de travailler,
Laissez le bon temps rouler.
Mets ton chapeau et puis tes souliers rouges,
Ce soir, bébé, ça bouge.
Moi je veux aller,
Moi je veux tout casser,
Laissez le bon temps rouler.

Appelle Marie et Joséphine,
Laissez le bon temps rouler.
Et toutes les autres copines,
Laissez le bon temps rouler.
Dis à tout le monde dans le voisinage,
Ce soir, ça déménage.
Moi je veux aller,
Moi je veux tout casser,
Laissez le bon temps rouler.

Ferme les usines, ferme les bureaux,
Laissez le bon temps rouler.
Il faudrait danser Zarikô.
Laissez le bon temps rouler.
On va se sentir tellement bien,
Qu’on rentra pas avant la semaine prochaine.
Moi je veux aller,
Moi je veux tout casser,
Laissez le bon temps rouler.

Zachary Richard,

Les Editions du Marais Bouleur

DÉLICES D‘AUTOMNE

Le Dieu d‘août va et vient,
Avec lui passe la triste plainte d‘été.
Trois mois de chaleur passent au vent,
Remplacés par les délices d‘automne:
Un kaléidoscope de couleurs.
Lumières chromatiques en profusion,
Douces et gentilles par tempérament.
Teintes brûlantes en masse confusion,
Les cieux explosent merveilleusement.
Un Ciel azuré, O jalouse Mar!
Des roses, des rouges, des bleus de saphir,
Couleurs prolifiques pointillent l‘espace.
Un sketch gravé en bas relief,
Deligne un chef-d‘œuvre en nom de Beauté.
Des scènes séduisantes remplissent le cadre
En images fascinantes.
Une gentille brise balaie l‘horizon.
La lune glacée s‘approche de tout près,
Refroidit la nuit par une subtile lueur.
Le Calme; le Silence; O Sublime Délice!
Soulèvent mon âme en exubérance.
Je succombe enchanté par une douce rêverie
Aux éléments de Nature
À la tombée de la nuit.

Roy Dupuy (Louisiane)

Libre éloge de la langue française à Olivier Germain-Thomas

De temps à autre il est bon et juste
de conduire à la rivière
la langue française
et de lui frotter le corps
avec les herbes parfumées
qui poussent bien en amont
de nos vertiges d’ancien nègre marron.

Ce beau travail me fait avancer à cheval
sur la grammaire à notre Maurice Grevisse :
la poésie y reprend du poil de la bête
mes mots de vieux nomade ne regrettent rien
ils galopent de cicatrice en cicatrice
jusqu’au bout de leur devoir de tendresse.

Debout sur les cendres de mes croyances
mes mots ont la vigueur d’un épi de maïs,
mes mots à l’aube

ont le chant pur de l’oiseau
qui ne vend pas ses ailes à la raison d’État.
Mes mots sont seulement

des matins de labours
éblouis de sève qui forcent avec amour
les portes du désert cubain qu’on leur a fait.

Ce sont les mots frais et nus d’un Français
qui vient de tomber du ventre de sa mère :
on y trouve un lit, un toit, un gîte
et un feu pour voyager librement
à la voile des mots de la real-utopie!
laissez-moi apporter les petites lampes
de la créolité qui brûle en aval
des fêtes et des jeux vaudous de mon enfance :
les mots créoles qui savent coudre les blessures
au ventre de la langue française,
les mots qui ont la logique du rossignol
et qui font des bonds de dauphin
au plus haut de mon raz-de-marée;
les mots sans machisme aucun

qui savent grimper
toutefois à la saison bien lunée des femmes
mes mots de joie et d’ensemencement profond
au plus dru et au plus chaud du corps féminin,
tous les mots en moi qui se battent
pour un avenir heureux
oui je chante la langue française
qui défait joyeusement sa jupe
ses cheveux et son aventure
sous mes mains amoureuses de potier.

René Depestre

("Anthologie personnelle", Actes Sud, 1993

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